Derrière l’immobilisation d’un membre se vit une expérience profonde. C’est depuis une nouvelle conception de nos possibilités qu’il faut alors repartir.
Retour au 27 novembre. (Nuit Parkour)
Je souhaitais en finir avec la situation. Épuisé, affalé sur le lit, la main dans une casserolle d’eau froide, j’échouais à dormir. Les yeux se fermaient, mon cerveau se plongeait dans les lymbes, lorsqu’une douleur me rattachait définitivement au monde conscient. À 7h30, peu avant cette scène, nous allions en cours. Après une nuit blanche gelée, un dernier effort semblait possible : aller au CM de métaphysique, pour dire qu’on a tout donné… Aimeric m’accompagne pour découvrir l’excellent professeur et ses « heuuuu… Aristote, heuuuuu » légendaires. Après une approche insoutenable – il n’a pas fait aussi froid de tout l’hiver -, nous restions en classe le temps de trois minutes. Ne supportant plus mon bras, je me surprenais à rire des tics du professeur : souffrance et libération, drôle de dualité….
Nous retournions à la résidence, bien décidés à dormir. Je suffoquais dans un métro insoutenable. Pourquoi autant de chaleur ? Des étoiles dans la tête, j’eu envie d’en rester là, à deux doigts de m’évanouir. Mais notre destination était proche. J’eus la naîveté de croire qu’un peu de sommeil remettrait l’organisme d’aplomb. Comment dormir dans un état pareil ? Je me couchai, complètement refroidi et paralysé. Impossible de bouger la main droite. C’en était trop. Aimeric m’aide à me rechausser et nous partons en direction de l’hopital. Nous rencontrons un brave monsieur qui nous y emmène aussitôt. Là-bas je serais fixé, soit c’est cassé soit il n’y a rien. Une radio et le verdict tombe : trois mois de plâtre. Et merde ! L’escalade ? Les figurines ? Putain, j’ai pas envie d’arrêter ça. On pose le plâtre – j’ai l’impression de pouvoir m’endormir à chaque instant – puis je cherche dans ma tête ce qui pourra bien m’occuper. Je n’aime pas l’ennui et il faut préparer les longues épreuves.
Enfin ! Je vais pouvoir dormir ! Creusés par la faim, nous prenons un rapide repas. Mmmmh ces petites pommes dauphines… Épictète avait raison, « chaque mal s’arrête pour laisser place à un bon moment ». C’est enfin l’heure du sommeil, il est 15 heures. Tout se déroule dans une frénésie qui m’était inconnue. J’aimerai revivre ce moment intense. Réveillé à 23h, je mange un morceau puis me rendors jusqu’au matin. C’était vraiment génial de dormir autant. Cette sensation fut la première expérience du plâtre.
Le lendemain, le sentiment d’être revitalisé s’accompagne de difficultés gestuelles. Et oui, il faut apprendre à se servir de l’autre main, être patient pour chaque détail. Mais peu importe, quelque chose d’inconnu m’attendait.
Expériences multiples
Que vous apprend un plâtre ? Il nous confronte déjà à tous ses inconvénients. Faire la cuisine, s’habiller, se laver, n’est plus aussi simple. Il faut repartir de zéro, et donc renaître. Quelques labeurs à enfiler sa veste, se chausser, vont se succéder à une re-découverte de nos fonctions. Nous comprenons enfin notre équilibre habituel, l’harmonie de nos membres en temps normal. Il faut commencer par prendre soin du plâtre, faire attention à ne pas le mouiller, éviter les gestes brusques, et tout choc qui pertuberait la ressoudure osseuse. On deviens méticuleux envers le quotidien. Avec une partie de notre corps immobilisée, notre vie dégage une clarté : il y a ce que nous ne pouvons plus faire, ce que nous sommes en mesure de faire, et ce que nous pouvons désormais essayer de faire. Un recul honnête s’offre à nous : que m’empêche-t-il, une fois mes passions quittées, d’être heureux dans ce monde ? Nos défauts et nos comportements apparaissent dans toute leur franchise. On dégage beaucoup de temps, on apprend directement de nous-même. Nous comprenons que la vie nous offre tout, et que nous sommes chacun responsable, avec un minimum de connaissance, de ce que nous faisons. L’expérience du plâtre est donc une expérience de soi, une mise à l’épreuve qui n’a rien de cruel. Elle n’est ni un combat ni une lutte, simplement l’accès à un nouvel état. Il s’agit de changer de dispositions pour devenir un autre homme. Un plâtre est un voyage que l’on réalise en restant chez nous, en se laissant simplement découvrir par la pensée. Nous laissons une part de soi quelque part, pour découvrir autre chose en nous. L’esprit travaille et se remet en question, mais il finit toujours, à force de chercher, par trouver.
Le corps a subi une modification. Quand on aime se déplacer, bouger, nous ne pouvons pas tirer de trait sur ces moments. Ils nous manquent cruellement. Observer des personnes courir, à fond dans leur foulée, combatives, me fit rêver de la sortie du plâtre. Heureusement qu’il ne s’agissait que d’un bras, que je pouvais encore bouger, et ainsi explorer des coins de nature. Un handicap suscite votre imagination : comment me déplacer sur ces terres pentus ? Dans quelle position les descendre ? Porter un plâtre, c’est augmenter son imagination, apprendre et raisonner. Avec Pierre nous devenons vite accrocs aux zones de lierre, nos imitons singes ou skieurs, en montant ou descendant, pour vider à travers ces mouvements les pulsions d’une vie.
Manques miniatures
Les figurines n’ont pas tardées à me manquer. Très vite, le désir de les toucher, de les maintenir, de les déplacer, m’a ramené vers elles. C’est visuellement et corporellement qu’elles me plaisent. Je décidai de me procurer des figurines simples, avec de grandes surfaces pour espérer en peindre une. Les assembler fut compliqué, mais on apprend vite à utiliser son autre main. Je pus avec le projet Guerrier du Chaos, savourer le plaisir des pigments, de l’eau gracieusement mélangée aux couleurs. Sur des métalliques, une surface que j’adore, je prend conscience d’un trésor de la figurine : créer son propre état de joie, après une lutte pour obtenir un rendu qui nous satisfait. C’est aussi simple que cela. En dessinant par transparence les lumières, les métaux accueillent quelques lavis de noir, puis des couleurs teintés. Toute une aventure dans le monde visuel. Je ne vous cache pas cependant que l’exercice fut pour commencer compliqué. De la main gauche, je ne pouvais pas maintenir la figurine, et son mini collier fut atroce à peindre. Mais quel plaisir de peindre de cette façon, accompagné et soutenu par ma mémé Gilberte que j’adore, en séjour à Saint Symphorien le château.
Albert Camus écris la vérité lorsqu’il explique que « nous nous faisons toujours des idées exagérées de ce que nous ne connaissons pas ». Ainsi il est plutôt simple de peindre de son autre main, après une adaptation. L’homme a le don d’apprendre vite et de s’adapter à tout. Les premiers mouvements sont fatiguants et nécessitent de la rigueur, mais nous ne tardons pas à retrouver une agréable souplesse. Ce petit projet correspond à ma vision de la figurine : faire ce que nous aimons quand nous le voulons.
L’après-plâtre
Le plus dur dans l’expérience du plâtre, est l’absence de transition le jour où on vous l’enlève. Vous n’en êtes pas réellement libéré, car les qualités qu’il vous a permis de développer (ouverture d’esprit, usage des membres, conscience de soi) vont sont tout de suite retirées. Et même pire, vous n’arrivez plus à articuler votre bras. Le plus dur n’est pas de porter un plâtre, mais de se le faire enlever. On finit par s’y attacher et s’y habituer. Mais les bienfaits du plâtre agissent encore : par delà ces difficultés naissent encore de nouvelles expériences. La période de rééducation est donc difficile, et les premières séances chez le kiné douloureuses. Vous connaissez enfin ce qu’est une douleur physique, cette torsion musculaire parfois insupportable. Mais une fois l’étape passée, vous prenez conscience de vos progrès. Vous apprenez à ré-utiliser vos fonctions endormies, immobilisées pendant de longues semaines. C’est une méthode d’effort qu’il faut de nouveau apprendre, mais vous en sortez grandis. La rééducation vous affirme et vous pousse à retrouver vos capacités. Elle vous demande ce que vous êtes capable de désirer, donner, croire.
À une époque où il est devenu rare de se blesser, incommode de prendre des risques, l’expérience d’un plâtre est un apprentissage nouveau. L’homme est en mesure de regarder en lui, de découvrir les choses qu’il se cache lui-même.
→ À votre tour, est-ce qu’un accident ou une chute vous a conduis à en porter un ? Que vous a-t-il alors enseigné ?
(Petits dessins, signés Fabrice, Jérémy)













Houlaaa houlaaa tu va trop loin… Quoi que c’est vrais que tu est un baroudeurs donc bon ca peu ce comprendre.
Moi je me suis cassé 4 métacarpiens et le poigné.
Ba ca ma juste apris que ca me faisait mal.
Et puis a l’époque j’etais en cour, donc révision et autre devoir m’enpeché de pensé a mes passion, j’ai très vite apris a ma main gauche comment faire aussi bien que la droite et après baaa ca ma pas changer la vie.
Si une fois le plâtre enlever g eu mal, mal mal tout le temps pendant 6 mois
Salut j3r3m1,
je ne savais pas que tu t’étais cassé toutes ces parties. Comment c’est arrivé ?
Un plâtre n’est pas une mauvaise chose en soi, il est mesure de nous apprendre des choses sur nous, car il nous amène à accepter des limitations. C’est parfois un signe pour ne pas perdre de vue certaines choses, et voir ses faiblesses en face pour essayer d’en tirer du progrès. J’ai en tête une citation : « dans la vie tout est signe » (paulo coelho).
Magnifique article Cyril !
On suit l’évolution de ta pensée au cours de ces mois plâtrés, c’est génial :)
La vie des Hommes, aujourd’hui, fait qu’on évite le plus souvent la confrontation avec soi même, le silence, la solitude, et la remise en question de sa propre personne. Mais dans la nature Humaine, on tire un enseignement philosophique et moral de tous les accidents, de presque chaque situation.
Beaucoup trouveront cela rêveur, imaginaire et illusoire. Mais tu as su aborder cette période avec sagesse pour en tirer un vrai voyage intérieur. Et cet état de « rêve » conscient, de cheminement personnel détaché du temps, tu nous le fais ressentir maintenant au travers de tes mots. Bravo Mec ;)
Cher antoine,
je suis heureux si ces lignes ont pu t’apporter un peu de plaisir. Les valeurs que tu cites là sont au fondement de notre existence, l’homme ne doit pas avoir peur des moments de solitude, pour être davantage « lui-même ».
Bonnati évoquais la « dégradation morale », il faut que les hommes veillent à ne pas se transmettre toutes leurs peurs et toutes leurs faiblesses.
merci en tout cas, bonne soirée à toi :)
Un très bel article! On sent que tu as vraiment tiré quelque chose de cette période avec perte de repères, adaptation et motivation pour continuer les projets. Je pensais pas que le plus dur serait l’ après plâtre, sur le coup on pense plutôt à une libération, n’ en ayant jamais eu je m’ imaginais pas ça :) Tu ressens toujours une gêne aujourd’ hui ou tu t es complètement adapté ?
Coucou pierre,
de même, je pensais que cela serait simple de se faire enlever le plâtre. Mais il n’y a aucun repère tracé, d’un coup on refais partit d’un mode de vie habituel, sans que cela soit amené doucement ou expliqué. Comme si on s’était habitué au confort du plâtre, car dedans tout est calme, tout a le temps de régénérer.
Actuellement je ne ressens plus de gêne, le poignet est certes un peu moins souple, mais vraiment aucun soucis. Le kiné était très bon, on a pu vite progresser.
merci encore pour ce matin, j’ai encore ton encouragement dans le son de ma tête :)
Salut Cyril,
Bel article, mais ne penses tu pas rendre cette expérience un peu trop mystique? Qu’elle soit métaphysique, aucun doute, elle a à voir avec l’altération de nos possibles et intrinsèquement, l’oblitération d’une partie de notre conscience qui peut nous amener vers une nouvelle perception du monde. Un « renaissance » en quelque sorte, je suis d’accord.
Mais elle ne m’apparaît pas pour autant comme souhaitable et c’est un peu l’impression qui ressort de ton article… Et le plâtre m’apparaît comme une expérience relativement « légère » face à d’autres affections (même si bien entendu cela n’enlève rien à la douleur qui y est liée, ni au handicap).
A mon grand regret, j’ai pu expérimenter un paquet d’emmerdes médicales, et ça constitue une partie de mon quotidien. J’ai eu une épaule brisée et donc immobilisée à plusieurs reprises. Et s’il y a des moments dans les difficultés qui approchent d’expériences mystiques, d’une libération de l’être face à ce que l’on considère communément comme la vie, qui nous permet d’apprécier des instants qu’on ne voyait même pas auparavant, il y a aussi toute une partie de ces expériences qui est a à voir avec une humanité rabaissée à sa crasse, à sa nature profondément animale, biologique. A la fois la plénitude de l’existence mais aussi notre extrême faiblesse face aux aléas de la vie, à la souffrance, voire à la mort…
L’expérience métaphysique liée à la maladie m’apparaît comme double, elle a à la fois un côté très appréciable, mais aussi une dimension profondément terrifiante quand il s’agit de douleurs extrêmes, de maladies très longues. Je trouve que ton article occulte un peu cette dimension alors qu’elle est partie intégrante de notre nature.
Bref, on pourrait parler de ça ensemble pendant un moment je pense, c’est un bien joli article, bravo :)
-B_T_B-
Salut BTB :)
merci pour ton avis et ton témoignage. J’espère que tes soucis se guérissent, en effet un plâtre n’est pas identifiable comme un réel problème et handicap, c’est avant tout temporaire. Par ailleurs il ne demande aucun traitement de durée, c’est simplement une forme de patience. Le but ici était de montrer en quoi il pouvait ouvrir l’homme qui s’en trouvait encombré, à partir de toutes les expériences nouvelles qu’il propose. C’est dur à digérer au début, et en effet pas vraiment souhaitable. Je n’ai pas ton expérience mais tes mots nous expliquent bien toute la complexité du sujet humain. « rabaissé à sa nature animale et biologique », c’est en effet ce qu’il y a de plus douloureux, insoutenable. Hélas la souffrance physique est en mesure d’aller très loin, nous ne pouvons pas toujours la contrôler. Sur ce thème j’ai été marqué par une phrase, au sujet du film Gravity : « ce que l’homme sait le mieux faire : survivre ».
Je ne sais pas dans quelle mesure les douleurs psychologiques et physique se manifestent, si elles sont opposées ou toujours en corrélation. Au plaisir également d’échanger sur le sujet, si on trouver quelques questions ou un axe de réflexion, je prendrai volontiers un moment pour penser ça sur papier.
Pour m’être cassé un peu tout les membres dans ma jeunesse (les joies du BMX dans les années 80) et eu divers grosses opé à cause de sport dits extrème ou déquipe, j’ai surtout appris que le corps est une formidable machine qui se répare bien et vite, mais qu’avec l’âge hélas la facture tombe et nos impudences nous font payer la facture au prix de douleurs qui ne sont pas dues à des blessures récentes mais sont un rappel de notre jeunesse ^^
Merci pour ton témoignage Hiroshi, nous en prenons note :)
Tu es donc un sacré vétéran de blessures, chouette le bmx ! J’imagine qu’avec les arts martiaux tu retrouves d’autre sensations, et que c’est aussi bon pour le corps que l’esprit.
Comme je te l’ai dit, on a pas mal de point commun, moi aussi je me suis cassé le scaphoïde, s’en ai suivi une sorte de nécrose osseuse (je n’ai plus le terme médical en tête) car j’ai laissé trainé trop longtemps, quelques mois, donc greffon pris sur le bassin, je suis sorti de l’hopital la veille du réveillon de l’an 2000…
Je ne vais pas étaler tous mes bobos ici, mais je m’en mords encore les doigts d’avoir laissé trainé, malgré rééducation intensive pendant 1 an, j’ai perdu toute capacité à plier le poignet vers l’extérieur, et les changement de climat se font ressentir douloureusement.
Je comprends le sens de ton article, qui bien que très métaphysique et mystique, t’a profondément marqué et handicapé. Normal pour un artiste tu me diras, Beethoven n’a t-il pas fini à moitié fou à cause de sa surdité? Quoi de plus normal que toutes ces interrogations sur son devenir quand l’outil indispensable à un peintre sont sa main et son poignet?
Il ne t’ai pas resté de séquelles?
Heureux d’apprendre ces points communs. Je suis attiré par la nature et ressent beaucoup d’émotion devant les montagnes, qui sont les lieux que j’aime explorer en dehors des figurines.
Je suis triste d’apprendre ton accident, le schaphoide est une zone effectivement délicate. Comment cela s’est-il passé ? Une chute ? J’étais assez inquiet lorsque j’avais le plâtre, des personnes m’ont avoué que leur immobilisation avait durée 6 mois, se prolongeant à chaque fois. J’ai eu la chance de quitter le plâtre au bout des trois mois prévus initialement, certaines immobilisations sont plus longues ou plus courtes.
Pas de grandes séquelles aujourd’hui, j’ai pu reprendre les mouvements en escalade, je ne ressens rien en forcant sur les doigts ou l’avant bras. J’espère cependant ne pas rencontrer de soucis liés à la température, notamment si je pars en altitude. Je le sens juste un peu moins souple, et le pouce me fait parfois mal. Il était complètement engourdi lorsque j’ai enlevé le plâtre, et récemment en le cognant il avait un peu enflé. C’est passé, mais je le sens un peu fragile, parfois, comme si les nerfs étaient en tension.
bon courage à toi en tout cas